Qu’est-ce que veut l’ego ?
L’homme est doué de « perception présentielle », comme le dit fort bien Rajab ‘Ali Tabrizi. Nous sommes présents à tous nos états de consciences. Nous avons des « haut » et des « bas » mais la vision qui témoigne de ces variations n’en est pas affectée. Nous sommes un miroir dans lequel nous voyons se manifester nos différents états ; pression sous l’effet du désir, dépression consécutive à une « peine ».
Le miroir est neutre et transparent. Il manifeste toutes les formes, toutes les couleurs sans rien retenir ni rien refuser. Le mental, lui, « colore » les fait des ses interprétations. Il s’attache à une certaine catégorie d’expériences qu’il juge agréables et dont il attend le renouvellement puisqu’elles le rendent « joyeux », et refuse la venue d’autres circonstances dont il pense qu’elles vont le rendre triste. L’homme finit par perdre de vue sa propre présence et à s’identifier aux flux de ses impressions mentales. L’ego est l’illusion de l’existence d’une entité permanente sous-jacente à un flux changeant, conditionné, conventionnel.
Pense nous éloigne de « ce qui est » maintenant et nous pousse vers le futur qui n’est pas. L’homme doit se souvenir qu’il a un cœur, un centre d’être. Le cœur et le miroir où il voit se manifester ses différents états. Dans le miroir de la présence il voit l’image de son ego qui n’est qu’un système de préférences émotionnelles justifiés par le langage.
L’ego n’est qu’un système d’intérêt qui nous pousse à la périphérie de nous-mêmes pour nous rassurer parmi « des gens qui appuient le dos de la tranquillité sur le coussin du conformisme », comme le soulignait Sayyid Qutb dans le Fi-zilâl al-Qur’ân.
L’ego ne voit pas les faits, il « estime » que les choses devraient aller dans le sens de ses désirs « imaginaires ». En fait, il y a une conscience qui voit les choses comme elles sont et une autre conscience qui croit qu’elle voit mais qui en fait ne voit que sa propre image partout.
Qu’est-ce que la moderne « civilisation de l’image » sinon une tentative désespérée de faire passer une « représentation » pour un miroir de présence. A lieu que l’image apparaisse investie d’une fonction symbolique, conduisant à un sens intérieur, il s’agit surtout d’une réduction de l’Image au niveau de la perception sensible pure et simple. Il fallait quelque chose comme une sécularisation de l’Imaginal en imaginaire, pour que triomphe le fantastique, l’horrible, le monstrueux, le macabre, le misérable, l’absurde.
L’ego, le moi individuel n’est pas du tout « là », dans le « maintenant ». Il est avec son passé. Pourquoi ? Parce que son « image » s’est constituée par réaction à une expérience de privation. L’expérience agréable produit une identification avec son objet. L’homme « s’oublie » dans le plaisir. Alors qu’une frustration amène le « sujet » à se « séparer » de son environnement et à s’identifier à un refus d’être affecté. Le moi est pure négativité. Il s’est constitué sur la base de « refus ». Il refuse que quelque chose lui ait été refusé. La souffrance, les soucis, la tristesse apparaissent parce que l’on n’accepte pas ce qui arrive. Acceptez le passé et la douleur aiguë qu’il provoque disparaît. La mémoire du passé se projette elle-même dans le futur. Le futur, en soi, n’existe pas. Le mental préoccupé du passé et du futur ne fait rien d’autre que d’échapper au présent.
